Dans le Nuage – Romano, 2026
Appel à projet SPOREN
Approchez-vous… peut-être entendrez-vous.
Montez… sûrement comprendrez-vous.
Ici, un nuage échappé des brumes du paysage s’est posé.
Il ne vient pas du ciel, il vient de la terre.
Des forêts, des eaux lentes, des remparts, des strates de mémoire végétale et minérale qui façonnent ce territoire depuis des siècles.
On raconte qu’en gravissant l’une de ses échelles,
on quitte un peu le sol,
et l’on entre dans un temps plus large.
Là-haut, une fenêtre ouvre sur une nature et une histoire que l’on croyait connaître.
Un dialogue silencieux commence avec le vivant.
Une voix murmure, non pour expliquer,
mais pour inviter à regarder autrement, laissant 60s de silence entre chaque question posée…
Redécouvrir ce territoire.
Le comprendre de l’intérieur.
Sentir son passé inscrit dans les pierres et les arbres,
écouter son présent,
imaginer son futur.
Le nuage ne révèle ses secrets
qu’à celles et ceux qui osent ralentir,
s’approcher, et changer d’état.
Avant de monter, prenez encore un instant.
Regardez autour de vous.
Car en redescendant,
quelque chose en vous aura déjà commencé à se transformer.


© Romain Cayla, 2026
Liste des questions qui seront murmurées aux visiteurs du nuage
Comment a été ta première rencontre avec des humains ?
Raconte-moi ta naissance ?
Quel est le plus bel évènement auquel tu aies assisté ? Qu’as-tu oublié depuis longtemps ?
Que penses-tu de l’humain ?
Est ce que tu te souviens de tes rêves la nuit ?
As-tu peur de la mort ?
Raconte-moi ta plus belle histoire d’amour ?
Te souviens-tu de ceux qui ont attendu ici sans revenir ?
Que racontent les pierres quand personne ne les écoute ?
À qui parles-tu quand tu te tais ?
As-tu déjà remercié ce qui t’a protégé ?
Que ferais-tu si tu ne devais plus jamais partir ?
À quoi reconnais-tu la paix ?
Ces questions constituent une première constellation de murmures qui seront proposés aux visiteurs du nuage. Elles forment un socle poétique et sensible, pensé comme un point de départ plutôt que comme une liste figée. Lors de la résidence, l’artiste souhaite ouvrir un temps d’échange avec les publics rencontrés autour de l’œuvre, afin de partager ces questions, d’en écouter les résonances, et d’accueillir de nouvelles propositions formulées, suggérées ou choisies par les visiteurs eux-mêmes. Certaines de ces questions, nées du dialogue avec le public et du vécu du lieu, pourront ainsi être intégrées au dispositif sonore. Elles seront ensuite enregistrées à distance par Margaux et ajoutées progressivement aux petits haut-parleurs dissimulés dans l’œuvre, faisant évoluer le nuage au fil des rencontres, et transformant l’installation en une présence vivante, traversée par les voix et les pensées de celles et ceux qui l’auront approchée.
© Romain Cayla, 2026
Expériences utilisateur
Scénario 1 : une personne seule arrive devant l’œuvre vide
La personne marche le long de la ceinture verte, près des fossés et des chemins qui longent les remparts.
De loin, elle aperçoit un nuage immobile, posé sur trois échelles.
Elle ralentit.
Quelque chose ne correspond pas à ce qu’elle connaît : le nuage est trop bas, trop dense, trop terrestre.
L’étrangeté crée déjà de la poésie.
En s’approchant, les détails apparaissent : le bois, le métal, la douceur de la matière, l’inclinaison des échelles, les fenêtres du nuage.
La personne tourne autour, observe les pierres, l’eau lente des fossés, les arbres anciens.
Elle cherche à comprendre. Elle lit la petite notice.
Une excitation calme monte : monter dans un nuage, ici, entre les remparts, n’est pas un geste ordinaire.
Ce geste ne relève ni du quotidien, ni de l’histoire militaire du lieu.
Il ouvre un autre temps.
Elle choisit une échelle, pose la main, sent le froid du métal, puis s’élève.
En haut, elle glisse la tête dans le nuage.
Le monde s’atténue. Les sons se filtrent.
Par une fenêtre, elle découvre Ypres autrement : fragmenté, cadré, intime.
Une voix surgit, douce :
« Qu’as-tu oublié depuis longtemps ? »
Le silence qui suit ouvre un espace intérieur.
La personne reste un moment immobile, respirant différemment.
Le temps semble s’étirer. Une réponse lui vient.
Elle a envie de la partager.
Elle l’écrit dans le livre d’or protégé dans une boîte étanche sous le nuage.
Puis elle redescend.
En touchant le sol, elle a l’impression de revenir d’un lieu qui n’était ni tout à fait réel, ni tout à fait imaginaire.
Elle repart le long des remparts, mais quelque chose continue d’infuser :
une question, un souvenir, une sensation.
Elle ne regarde plus le paysage de la même manière.

© Romain Cayla, 2026
Scénario 2 : une famille arrive alors que plusieurs visiteurs ont déjà la tête dans le nuage
La famille arrive en riant, en parlant fort.
De loin, elle voit des jambes dépasser des échelles.
L’œuvre n’est plus un objet : elle est devenue un rituel, un lieu habité.
Les enfants s’arrêtent net.
Les adultes observent comment les autres utilisent l’œuvre.
Les fenêtres du nuage scintillent dans la lumière du Nord.
Les silhouettes bougent doucement.
Parfois, un souffle, un murmure descend jusqu’au sol.
Les enfants chuchotent :
— « Qu’est-ce qu’ils regardent là-haut ? »
— « Pourquoi ils ne bougent pas ? »
Quand une échelle se libère, le plus courageux grimpe.
L’enfant disparaît dans le nuage.
La famille retient presque sa respiration.
Un murmure descend vers le sol :
« Pourquoi m’écoutes-tu davantage quand je souffre ? »
Les adultes se regardent.
Ce n’est plus un jeu.
C’est une expérience.
Les autres membres montent à leur tour.
Chaque fenêtre ouvre une vision différente du paysage d’Ypres.
Les voix ne surgissent pas au même moment.
Les questions ne sont pas synchronisées.
Chacun vit son propre fragment de ciel, même côte à côte.
Les enfants répondent parfois à voix haute, puis se taisent soudain.
Pour ceux qui attendent en bas, il y a la beauté des silhouettes suspendues,
la poésie d’un moment partagé sans être identique.
L’œuvre devient familiale sans être collective :
elle relie sans imposer.
Lorsqu’ils redescendent,
les enfants parlent d’« un secret du nuage »,
les adultes d’« un silence particulier ».
On compare ce que chacun a entendu.
On rit, on s’interroge.
En repartant, la famille lève plus souvent les yeux vers le ciel.

© Romain Cayla, 2026
« Dans le Nuage » invite le public à s’élever légèrement au-dessus du sol et à faire l’expérience d’un subtil changement de perception. Trois échelles s’élèvent et convergent vers un nuage suspendu, formant une structure à la fois familière et impossible. L’œuvre explore la tension entre l’ascension et l’inaccessibilité. Les échelles évoquent l’effort, la progression et la possibilité d’atteindre quelque chose, tandis que le nuage reste instable, intangible et constamment hors de portée. Ce contraste crée un seuil poétique entre le visible et l’invisible, le concret et l’imaginaire. Plutôt que de proposer une destination, l’installation met l’accent sur l’acte d’approche. Le corps est légèrement déplacé, surélevé juste assez pour modifier la perception sans se détacher complètement de la réalité. Ce décalage minimal transforme la relation du spectateur à l’espace, l’incitant à prendre conscience de son équilibre, de sa position et de sa présence au sein du paysage.
La structure mesure environ 2,50 de haut et comporte trois échelles inclinées ancrées au sol et reliées à une charpente métallique interne qui soutient le nuage. Conçue pour l’interaction avec le public, l’installation permet l’accès d’une personne par échelle et intègre des surfaces antidérapantes, des points d’accès contrôlés et des ancrages stables. L’ensemble de l’œuvre est conçu pour résister aux conditions extérieures et répond aux exigences de sécurité requises pour une exposition publique. À l’intérieur du nuage, un paysage sonore discret (activé par la proximité) diffuse des fragments de rêves murmurés recueillis auprès des participants. Ces voix surgissent et s’estompent de manière imprévisible, formant une composition vivante et évolutive. Le système fonctionne de manière autonome grâce à une batterie alimentée par l’énergie solaire, ce qui permet à l’œuvre de fonctionner de manière indépendante au sein de son environnement.
L'œuvre n'impose pas de récit. Elle crée au contraire un cadre dans lequel chaque visiteur peut se forger sa propre interprétation. En alliant élévation physique, immersion sensorielle et ambiguïté poétique, l'installation transforme l'espace public en un moment suspendu.

